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La cinéaste libanaise Daizy Gédéon: “J’essaie de créer un mouvement”

La cinéaste libanaise Daizy Gédéon: “J’essaie de créer un mouvement

La cinéaste libanaise parle de son documentaire puissant et accablant, “ASSEZ!  L’heure la plus sombre du Liban’

 

DUBAI : Avant l’explosion catastrophique du port de Beyrouth le 4 août 2020, Gédéon tournait un film intitulé “Le rêve est tout”.  La cinéaste libanaise travaillait dessus depuis des années; elle a interviewé des personnalités politiques Libanaises libanaises très haut placées, se basant toujours sur un message d’espoir: reconstruire un Liban meilleur dans sa longue convalescence après la guerre civile du pays.

 

 

“Quand j’ai commencé à creuser, l’histoire s’est compliquée.  Les gens souffraient.  Mais lorsque j’interrogeais les politiciens sur les solutions qu’ils préconisaient – entre 2017 et 2019 – je croyais encore qu’il y avait peut-être une part de vérité dans ce qu’ils disaient ;  qu’ils essayaient de réparer le pays et d’améliorer la situation des libanais.  Mais lorsque le 4 août a frappé, le choc s’est transformé en tristesse et la tristesse en colère”, a déclaré Gédéon à Arab News.

 

“Je me suis dit oublie le rêve.  Il n’y a plus de rêves, ma grande!”

 

Après cette prise de conscience , Gédéon a commencé à retravailler radicalement ses anciennes séquences tout en ajoutant systématiquement de nouveaux aspects, créant finalement un film très différent : “ASSEZ! L’heure la plus sombre du Liban.” Sa nouvelle vision est centrée sur la négligence évidente qui a causé l’événement tragique et la souffrance qu’il a laissée dans son sillage. Elle sert d’appel à l’action pour un changement de fond. Ce cri a résonné dans la communauté cinématographique internationale, remportant le prix ‘Movies That Matter’ au Festival de Cannes 2021, soutenu par le Better World Fund et Filmfestivals.com.

 

“Quand nous sommes revenus aux enregistrements que nous avions, nous avons réalisé que je n’avais pas besoin d’essayer de les accuser, ils se sont eux-mêmes inculpés avec leurs propres mots.  Je n’avais pas besoin de sortir quoi que ce soit de son contexte.  J’ai juste pris la décision de ne plus dorer leur image”, dit Gédéon.  “Avant, je croyais qu’ils faisaient partie de la solution, donc je ne voulais pas les détruire.  Je pensais qu’on avait besoin d’eux.  Cette explosion était la pire chose qui pouvait arriver au Liban, mais c’était la meilleure chose qui pouvait arriver au film.”

 

Gédéon, 56 ans, est née au Liban, mais elle a grandi en Australie où elle a été journaliste pendant plusieurs années.  En 1988, elle a couvert les Jeux olympiques de Séoul, en Corée du Sud, en tant que reporter de football, puis s’est envolée pour l’Europe pour des vacances.  Pendant qu’elle était là-bas, sa mère l’a implorée de retourner à Beyrouth pour rendre visite à sa famille. Après une hésitation due au conflit en cours, elle a finalement décidé de partir pour deux semaines.

 

“Ce fut le début de mon histoire d’amour avec le Liban.  J’ai appelé mon éditeur en Australie et lui ai dit: ‘Hé, l’aéroport est fermé, je ne peux pas revenir’.  En fait, je voulais en savoir plus sur le pays.  C’était fascinant parce qu’il y avait une guerre en cours. “A quel point vous êtes-vous rapprochée de la guerre?  Il y avait la ligne verte et il y avait des francs-tireurs juste à côté.  Un de mes cousins faisait partie d’une milice et il m’a donc fait traverser les bâtiments”, raconte Gédéon.

 

La cinéaste a toujours été fan des romans d’espionnage de Robert Ludlum, où le terroriste vénézuélien Carlos le Chacal était présenté comme le principal ennemi de Jason Bourne

 

“J’ai adoré ces livres, et Beyrouth à cette époque correspondait vraiment à mes intérêts.  À Beyrouth, c’était réel.  Carlos le Chacal avait une base à Beyrouth.  C’était de l’action à la James Bond, et cela convenait à mon imagination et à mon intrigue.  Mais en même temps, c’était du sérieux parce que je venais de ce pays”, raconte-t-elle.  “J’ai commencé à ressentir une vraie affection et une réelle connexion avec les gens, et cela m’a amenée d’une manière inattendue à une compréhension approfondie de la situation.”

 

Après ce voyage, Gédéon n’a jamais perdu son lien avec le Liban et la région au sens large. Elle s’installa à Londres et couvrit depuis les conflits au Moyen-Orient à la fin des années 80 et au début des années 90, avant de retourner au Liban pour réaliser son premier documentaire en 1993 – le film acclamé par la critique  “Liban… Splendeur emprisonnée,” sorti en 1996. C’était le reflet de tout ce qu’elle avait appris en épluchant les couches du Liban et en trouvant un peuple chaleureux et généreux qui l’accueillait même au milieu de l’effusion de sang.

 

“Avec ce film, j’essayais de montrer au monde qu’il y a plus dans cet endroit que ce que les gens avaient entendu au cours des 20 années précédentes.  Le conflit était réel, mais ce n’était qu’une pièce du puzzle.  Je voulais combler les lacunes, en me plongeant dans l’histoire, la vie de vraies personnes là-bas et la réalité sur le terrain,” explique Gédéon.

 

Pendant les deux décennies suivantes, elle poursuivit son travail de journaliste et s’occupa d’une myriade de projets, ce qui éloigna Gédéon du cinéma documentaire.

Elle révèle avec une émotion visible à Arab News que cela était dû en partie à un mariage ‘étouffant et oppressant’ – qui s’est officiellement terminé en 2015 – avec une personne qui avait été autrefois son ami le plus proche et son champion; ce fut pour elle une dévolution choquante et décourageante.

 

“Vous ne pouvez pas être créatif si vous êtes dans une situation désespérée. Quand ce fut officiellement terminé, mon esprit a commencé à s’éclaircir et la petite voix dans ma tête est revenue, de plus en plus forte, et en 2016, elle criait, hurlait.  Je ne sais pas comment l’expliquer.  Je me suis alors dit : ‘D’accord, je vais le faire.  Je retourne au Liban.”

 

Tout au long du processus de création de “ASSEZ!”, Gédéon a radicalement changé en tant que cinéaste.  Bien que la sensibilisation des masses est encore un objectif important de son travail, elle n’est plus ce qu’elle était à son arrivée en 1988. Les belles paroles écrites sur son dernier film à la fin des années 90 en Occident ne suffisaient plus.

 

Dans son dernier film, (actuellement sur le circuit des festivals et prévu pour une large sortie en salles et sur les plateformes numériques début 2022), elle pointait du doigt ce qui la dérangeait , et visait les gens comme elle dans la diaspora libanaise à travers  le monde, qu’elle espère ramener au pays pour aider à le soulever une bonne fois pour toutes.

 

“Ce n’est pas seulement pour les critiques du cinéma”, dit Gédéon. “Cela doit inspirer les libanais, partout.  Si le film ne secoue pas, ne provoque pas ou ne motive pas les gens à agir, alors c’est un échec.  Je veux canaliser leur énergie, leur colère et leur frustration pour rejoindre le mouvement, changer les choses vers un Liban libre et juste, qui commence avec les élections de 2022. J’essaye de créer un mouvement.  Nous devons construire cette vague de gens au Liban, ainsi que dans la diaspora.”

 

“Il y a 16 millions de libanais hors du Liban.  Mon objectif est d’éduquer et d’informer ces personnes qui croient en la justice et au changement social,” poursuit-elle. “Nous avons besoin de plus de Libanais sur le terrain.  Nous avons besoin de plus de gens pour défendre la justice sociale partout, et que le Liban soit l’un des pays où ils disent ‘Oui, il est temps.'”

 

 

Translation credits: Myrm @themyriamraymond